PRIMITIF, ARCHAÏSME

Rudy Riciotti-Pièce à Conviction - 1998


LE STADIUM

La salle de rock de Vitrolles est en béton noir, monolithe, opaque, massif, primitif, coulé en oeuvre et d'un seul bloc...Entier. Le site : une coulée de bauxite rouge. Le programme : rock, hand, boxe. Violence. Ma réponse, est contextuelle.

Je ne pensais vraiment pas gagner ce concours; avec un projet comme celui ci, on est presque sûr d'être blackboulé. Alors qu'un projet sophistiqué, savant, maniéré, passe, et qu'un projet sophistiqué, savant, maniéré et tardif, passe encore mieux. La radicalité n'est pas appréciée, et c'est un projet radical. Pour cela, il n'y a pas de préfabrication, pas de composants rapportés, c'est un acte unique. Nous ne sommes pas dans un système de sous-traitance qui décompose la tâche des intervenants. L'entrepreneur sait faire du béton, alors on fait du béton comme dans les années cinquante. C'est un acte primitif et unitaire, la force de ce bâtiment, qui s'inscrit dans un geste constructif. La pratique de l'entrepreneur est liée à l'image du Stadium.

Derrière son archaïsme, sa simplicité au niveau structurel, la technologie est issue d'une technique de génie civil utilisée pour stabiliser les têtes de pont. Le geste technique porte l'expression du bâtiment. C'est en restant aussi près de celui-ci que le bâtiment prend sa force; ni «chichi» ni joints creux ni baguettes.

À un moment donné, la force du projet se dégage de ce genre de vérité, et ce n'est pas un discours fonctionnaliste, mais un discours de compagnons : ici on va droit au but, comme avec l'OM. Béton noir teinté dans la masse; j'aime le côté cuirasse du rhinocéros dans E la nave va de Fellini. Je me suis battu pour que la qualité des gestes des ouvriers tunisiens apparaisse dans la construction, comme la page blanche du projet. Finalement, ce sont eux qui ont dessiné l'acrotère. Il y a une magie dans le geste aléatoire qui se doit d'être spontané. Le Wilmotte, le sophistiqué, le joint creux, gnagnagna, clean, bcbg, je trouve ça complètement décadent, je ne suis pas comme ça! Brut d'usinage, ni plus ni moins, être juste au niveau plastique.

Ce projet a été fait en même temps que le CRICR. Il y a toujours des relations d'un projet à l'autre. Le CRICR c'est l'inverse de la salle de rock, la complexité est apparente, l'autorité intérieure se raconte dans l'urbain. On dirait une ambassade. Le CRICR, c'est un exercice sur la transparence, ici un exercice sur l'opacité. C'est incroyable comme les gens, et même les architectes, ne comprennent pas ce bâtiment. Pourtant c'est un vrai projet populaire.

Qu'aimez-vous que les autres architectes n'aiment pas'

J'aime les autoroutes, les passerelles, les toboggans, le bordel... mon bordel. J'aime une certaine idée de la vulgarité. Actuellement en France, il faut jouer les pauvres alors que l'on a du fric. Moi ce qui m'intéresse, c'est de faire riche avec un budget de pauvre ! Je prends un plaisir à faire du logement social. On dirait des logements de riches. J'en suis très fier.

Le Stadium de Vitrolles est-il un projet brutaliste

Si c'était un projet brutaliste, l'acrotère serait droit et pas grignoté par les rats ! Les points lumineux seraient réglés à l'horizontale de façon très graphique. C'est un projet radicalement baroque.

Ciriani aurait-il pu construire dans ce site?

Il aurait vu dans la paupérisation du lieu comment rappeler une certaine esthétique marxienne; ignoré la paupérité du lieu pour célébrer la pauvreté sociale. Pour moi ce n'est pas ça, le système narratif du mouvement moderne évacue trop la mauvaise conscience.

La polyvalence ne détruit-elle pas l'architecture ?

Rock, hand, boxe, même violence. Ça n'a pas d'effet induit sur la scénographie. J'aime bien la violence de sens. C'est un peu la manière de voir de Fuksas. Il y a une violence urbaine dans son architecture qui impose le langage du plaisir et du désir.

Le Stadium est-il une cathédrale du rock en pleine campagne

Ici ce n'est pas la campagne. C'est un site archéologique industriel. La coulée de bauxite, c'est l'acidité, la pollution; «cette mare, tu tombes dedans tu meurs!» Ici, ce n'est pas le bocage du dix-neuvième, mais la beauté d'un site industriel abandonné, pollué. Ce n'est pas une cathédrale, mais un acte profondément profane. Pourtant les Tunisiens du chantier, me disaient : «c'est la Kaaba».

Les espaces verts

Tout le budget espaces verts est concentré sur un seul arbre! C'est le même arbre que dans la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett ou dans Lancelot du lac d'Éric Rohmer. C'est l'arbre des luttes à venir. C'est un immense palmier mort, en alu, de quinze mètres de hauteur éclairé en bleu, couleur frivole!

La logique du moindre coût, permet-elle de rester fier et créateur- À partir de quand l'architecture devient-elle un art-Il ne faut pas trop faire le malin par rapport à ça!

Pour les penseurs, l'architecture est un savoir-faire, un métier. Produire de la banalité est extrêmement louable. C'est une question piège : «je ne me prends pas pour un artiste», mais notre responsabilité quand on produit un bâtiment atypique, est de produire du plaisir, plutôt que de la terreur. C'est le véritable débat de l'architecture d'aujourd'hui. Beaucoup de bons architectes, qui n'ont comme préoccupation que de produire de la banalité urbaine, se ressourcent encore aux discours des années quatre-vingt : «typomorphologie, renouvellement des formes traditionnelles de la ville... L'immeuble sur rue, le pignon», discours qui n'est pas inintéressant par ailleurs. On a tellement saccagé nos centres historiques, qu'il fallait réagir.

Demain, si je dois construire en centre historique, je me comporterai différemment.

Quel avenir imaginez-vous pour ce site Vitrolles, l'Arbois

Là-haut, quand il y aura les col-blancs, dans une architecture néomoderne internationale tardive, ça va leur faire drôle le soir quand ils vont descendre et qu'ici il y aura des sauvages. Ils seront obligés d'accélérer dans la descente! Ce qui me plaît, c'est le paradoxe entre le lieu de travail et le lieu du loisir. En haut, raison, ici, déraison, plaisir. Mais ce n'est pas un lieu ludique, je vous interdis de dire ça.

«Tu crois que c'est ludique de se masturber Z»

RACONTE

Les guichets exposent le rapport à l'argent. Les murs sont troués comme si des squatters avaient filé des coups de masses dedans. Là-haut, l'administra-don, on ne la voit pas, elle ne nous voit pas. Dans l'entrée, des tôles métalliques, un éclairage violent, un pinceau blanc, un jaune, un rouge, comme une bouche, la bave, la colère de la lumière comme en plein soleil de l'Arizona, les gens seront aveuglés ! Là, tu reprends la pluie, c'est exprès, le mégalithe est décollé. Le verre est devant le mur, propos concomitant du rock, du cuir, à poil avec la bite. Le verre transparent, comme des habits de femme et puis le corps, tu ne peux pas le toucher; rapport à la masse étonnant. Comme dans Indiana Jones, un rayon de lumière qui rentre.

... Voilà la nef, tout l'intérieur sera revêtu de métal, tôles d'acier brut, soudures, ponçage, les gestes du compagnonnage. Béton brut, acier brut, sièges en bois dessinés par Totem, avec des taches, comme la peau des vaches.

En fait ce projet a quelque chose de romain, la pente atypique est celle des arènes antiques. J'aime les corridas... Là-haut, les colonnes redonnent de l'autorité à l'espace et créent un déambulatoire avec plein de mecs qui fument, se filent, s'enfilent.

Vous avez vu les loges, on dirait la Scala de Milan, où pendant le spectacle ils draient un grand rideau rouge pour baiser et bouffer; j'aimerai un grand rideau rouge...

Ça, ce sont les portes de scènes, au départ elles étaient en béton, finalement elles sont en acier c'est moins lourd mais ce sera aussi beau.

Regardez l'escalier, les garde-corps, ils sont trop méchants. On dirait l'escalier du ciel, de l'enfer, pour monter «en haut» et sauter, le péril, la fragilité. Un scenario catastrophe pour un escalier de secours.

Les métalliers, regarde la gueule qu'ils ont, ce ne sont pas des enfants de choeur : «Je bois le Casa, et je soude, lève-toi de là sinon je te soude avec...»

Le côté branchou, c'est pas mon truc, ce sera violent et vulgaire.