C'est peut-être ça, l'architecture...

Article de Vincent Lieutier paru dans Polystyrène p.86 n°83 février 2005


Dans la petite commune d'Eckbolsheim, au détour d'une petite rue anodine et anonyme, le centre de loisirs pour enfants conçu le cabinet Heintz-Kehr apparaît comme un bijou. Au coeur d'un village en "helm" parmi tant d'autres, une extension réhabilitation, parmi tant d'autres. On ne la voit pas parce qu'elle se trouve à l'arrière d'un bâtiment existant aligné sur rue, qui protège un fond de parcelle comme le font simplement tous les bâtiments alignés sur rue. C'est peut-être ça l'architecture... Le bonheur de l'alignement sur rue : une façade que l'on voit, un espace de représentation, et une façade sur cour invisible, souvent négligée. Mais les cours intérieures sont toujours des lieux magiques, des lieux de poésie. Qui n'a jamais tenté de voir à travers une grille, un porche, un portail l'intérieur d'une cour. C'est privé, c'est intime ; même moche, c'est attirant. C'est peut-être ça l'architecture... Le programme du projet est propice à l'intimité, la sécurité, le silence, la protection que permettent les cours intérieures. Là, au creux du village, la délicatesse est de mise. Alors le projet s'installe doucement, précieusement. Perpendiculaire au bâtiment qui établit la rue, il se positionne naturellement trois entités : une verticale, transition entre l'existant et l'extension, une horizontale en rez-de-jardin pour les éléments de programme qui nécessitent une relation intérieur/extérieur forte (les petits et la salle polyvalente) et une horizontale à l'étage pour la salle à manger qui ne nécessite pas de relation physique avec l'extérieur. La jonction est un parallélépipède rectangle finement bardé de lames horizontales en bois. De ce volume émergent les deux entités horizon tales l'une sur l'autre mais clairement distinctes du fait de leur traitement. Le rez-de-jardin relativement maçonné joue le rôle de soubassement. Ce volume encore simple est légèrement décaissé. Ce qui a pour effet d'accentuer l'ancrage au sol de l'édifice mais aussi l'intimité des sous-espaces extérieurs et intérieurs générés. Les brillantes écailles inox qui le bardent lui confèrent un aspect aquatique inattendu. Certainement très ludique et assurément très chic. C'est peut-être ça l'architecture... L'étage est totalement vitré (sauf côté jonction pour ceux qui n'ont rien compris) puisque la hauteur donne de la vue. Le volume déborde et protège les écailles, et les petits choux du rez-de-jardin L'architecture naît du programme et colle à un fonctionnement qui semble évident. Le peu de revêtements affectés aux volumes accompagne cette lisibilité. Les grands entrent à gauche, les petits à droite et pour manger c'est en haut ! En plus de la circulation verticale, cela fait quatre volumes (avec la réhabilitation), quatre fonctions, quatre revêtements. Leur préciosité est appropriée (chics, intimes et ludiques). Je ne savais pas qu'en se promenant à Eckbolsheim il était possible, en regardant à travers une grille, un porche, un portail, de tomber sur un bijou. Comme lorsqu'on est dans une ville que l'on ne connaît pas, en vacances, flânant à la recherche de souvenirs, de lieux magiques. Comme à Bâle, à la recherche d'un coeur d'îlots dans lequel Herzog et De Meuron auraient sévis. Flânez nonchalamment à Eckbolsheim et cherchez... C'est peut-être ça l'architecture... Comme l'a dit leur collègue de Bandol, il y a du sexe dans l'architecture, mais aussi et surtout beaucoup d'amour.