Les deux côtés du mur

Article de Vincent Lieutier paru dans Polystyrène p.96 n°74 avril 2004


Thierry, Olivier et Alain (TOA), ont construit la bibliothèque et le bâtiment "Génie des Télécommunications et réseaux" de l'IUT de Colmar.

Enfin un IUT au (presque) coeur d'une ville.

Avant l'IUT, il y avait une usine. Comme toutes les usines, elle a fermé. Le terrain ne servait plus à rien tout en étant dans la ville. Et la ville c'est cher parce que c'est chic, dense, rentable, de toutes les couleurs, rigolo, écologique, bon, confortable, recherché, irremplaçable, simple, beau. Donc on décide d'y installer une sorte de campus pour qu'on apprenne là où on trimait. Pourtant, on a l'habitude de faire les campus en dehors de la ville bien plus pratique pour se garer ! À propos, êtes-vous déjà monté dans une Audi ? Tout parait de bonne qualité, moderne et fiable. Évident... Mais certains ont dû dire que c'était austère, alors pour rire, chez Audi ils ont fait uneTT...

Quand on arrive aux abords de l'IUT, seule une façade luisante et chic révèle la présence d'un programme singulier. Une façade dont la rive inclinée accentue ou diminue la perspective (selon le côté). Une façade à la légitime monumentalité, celle de la bibliothèque.

La bibliothèque est l'espace de représentation d'un ensemble voué à l'enseignement. Elle est l'ouverture du site sur la ville alors la bibliothèque la regarde. Côté ville, la bibliothèque devient signal, elle est un monument, alors la ville la regarde.

La mise en place d'un édifice singulier est l'occasion de créer un accident à la hauteur de son importance. Ici la bibliothèque s'aligne et la rue continue. La bibliothèque ferme et intimise l'îlot. Sa forme évidemment atypique (c'est la bibliothèque !) établit une transition entre la direction de la rue et celle de la parcelle.

Les architectes de TOA ne réinventent pas ce qui marche. Sur la rue, une façade mondaine et suggestive.Au centre, les perspectives de l'existants sont renforcées. Chez TOA, pas de rond, pas de coins et recoins, TOA impose l'ordre sur lequel le désordre de la vie s'installe avec désinvolture. Rares sont les architectes qui savent"s'étendre sans se répandre" en continuant le sens et l'histoire d'un site.

La rigueur née de la logique aboutit à cette sensation d'évidences. L'évidence, c'est l'architecte qui trime pour être infaillible. Le statut de chaque espace est établi et projeté en conséquence.TOA s'applique à maîtriser le programme pour en magnifier le fonctionnement.TOA, passionné, aligne, dessine gère, TOA détaille, fait des plans avec des règles bien droites, du bon matos.TOA est à l'architecture ce que Bosch est à la perceuse...

Mais les teintes, les détails et les matières sont multiples. On imagine de longues discussions passionnées avec l'entrepreneur surpris par la passion et le savoir-faire (c si rare chez les architectes » dit-il !).Tout ça est parfaitement réalisé et si vous êtes amateur de bel ouvrage, prévoyez du temps pour la visite... Tout est beau mais tout ne va pas toujours ensemble...

Et si tout ça (que l'on lit comme un énorme travail) cachait le sens du projet (l'évidence qui semble si facile) ?

Si l'architecture se doit d'être commode, ce n'est pas toujours le cas, et la légitimité des architectes en pâtit.Alors bravo à ceux qui font croire que leur architecture est évidente, ils pourraient bien donner des envies d'architecture. Alain (le A de TOA) nous expliquait que le site est occupé par de nombreuses charmantes demoiselles. Nous en avons rencontré une (la directrice de la bibliothèque) convaincue à juste titre par les performances de TOA. Quand l'utilisateur est le premier faire valoir d'un édifice alors c'est gagné.

TOA c'est un peu comme chez Audi : ils font un projet énervant de perfection alors pour rire ils mettent de drôles de couleurs !!!